Bob l’éponge est né dans un institut marin de Californie

Un professeur de sciences marines a passé trois ans à expliquer la vie des cuvettes de marée à des classes venues de tout le comté d’Orange. Pour que ses élèves retiennent quelque chose, il a dessiné une bande dessinée où une éponge de mer prenait la parole. Quinze ans plus tard, cette éponge était devenue le personnage de dessin animé le plus diffusé de la planète, et à peu près personne, en la regardant, ne savait qu’elle sortait d’un cours sur l’estran.

Figurines LEGO de Bob l'éponge et de Patrick assises autour d'un feu de camp en briques
Deux figurines LEGO, Bob l’éponge et Patrick, assises autour d’un feu de camp en briques. Photo Artur Tumasjan, Unsplash.

Dana Point, 1984 : un enseignant et des cuvettes de marée

Stephen Hillenburg commence sa carrière professionnelle en 1984 à l’Orange County Marine Institute, à Dana Point, sur la côte sud de la Californie. L’établissement reçoit des scolaires pour des programmes de sciences de la mer, et Hillenburg y est éducateur. Il n’est pas biologiste marin de formation : il a obtenu à Humboldt State University un diplôme de planification et d’interprétation des ressources naturelles, avec une orientation ressources marines. Il enseigne la biologie marine sans en être diplômé.

Son terrain de travail, ce sont les cuvettes de marée qui se découvrent au pied des falaises quand l’eau se retire. L’estran est une bande étroite qui passe deux fois par jour de l’état marin à l’état terrestre. Une anémone se replie sur elle-même et attend, une balane ferme ses plaques, un bigorneau bloque son opercule. Rien de tout cela ne se voit depuis une plage, et tout se voit dans une cuvette de vingt centimètres de profondeur.

The Intertidal Zone, la bande dessinée qu’aucun éditeur n’a voulue

Pour ses cours, Hillenburg écrit et dessine une bande dessinée pédagogique intitulée The Intertidal Zone, la zone intertidale, c’est-à-dire l’estran. Les animaux de la cuvette y sont anthropomorphes et commentent leur propre milieu. Deux d’entre eux servent de narrateurs : une crevette, et une éponge de mer qui s’appelle Bob the Sponge. Hillenburg démarche des éditeurs pour la faire publier. Tous refusent. La bande dessinée reste un support de classe, et rien d’autre.

CalArts, Rocko, et le conseil de Martin Olson

Hillenburg quitte l’institut marin à la fin des années quatre-vingt pour se former à l’animation. Il entre au California Institute of the Arts, le CalArts, et en sort avec un master, puis rejoint Nickelodeon et travaille sur Rocko’s Modern Life, série diffusée de 1993 à 1996, où il est réalisateur puis producteur. Martin Olson, scénariste de la série, découvre The Intertidal Zone et lui dit d’en faire une série télévisée. Hillenburg reprend ses personnages. L’éponge narratrice, qui ressemblait jusque-là à une vraie éponge de mer, devient un carré jaune. Le nom passe par SpongeBoy avant de se fixer sur SpongeBob. La série est lancée sur Nickelodeon en 1999.

La ville qu’il a imaginée est aujourd’hui un produit édité en série, datable pièce par pièce. Dans le catalogue LEGO que suit Geek Planet, une première ligne de sets Bob l’éponge apparaît en 2006 et s’arrête au début des années deux mille dix. Une quinzaine d’années plus tard, un ensemble Icons de 1 794 pièces consacré à Bikini Bottom vient s’y ajouter. Le dessin que personne ne voulait imprimer se vend désormais en briques numérotées.

Ce que l’estran a laissé dans Bikini Bottom

Le casting de Bikini Bottom n’a rien d’un bestiaire au hasard. Une éponge, une étoile de mer, un crabe, un poulpe, un écureuil, un poisson-globe, un plancton. À l’exception de l’écureuil, qui vit dans un dôme rempli d’air, ce sont exactement les groupes qu’un enseignant montre à une classe accroupie au bord d’une cuvette. Le choix de l’éponge comme personnage principal est le plus révélateur : c’est un animal sans cerveau, sans bouche et sans organes, qui filtre l’eau en permanence pour se nourrir. Il ressemble à une plante et n’en est pas une, ce qui déroute les élèves.

Hillenburg annonce en mars 2017 qu’il est atteint de sclérose latérale amyotrophique. Il meurt le 26 novembre 2018, à cinquante-sept ans. Le dessin animé a rendu ces animaux célèbres sans jamais dire qu’ils existaient. Ils existent. Ils sont à quelques centaines de mètres de n’importe quelle côte rocheuse, deux fois par jour, quand la mer se retire.